De l'art (dangereux) de dénoyauter les avocats

08/10/2017

 

(Si vous craignez les histoires sanglantes, passez votre chemin…)

 

Par un beau mercredi de fin septembre (le 27, pour être parfaitement exacte), je me trouvais seule à la maison avec les enfants. Aux doux cris de « Maman, on a faim ! », je me suis décidée à lâcher mon ordinateur pour préparer à manger.

 

Comme beaucoup le savent, « cordon bleu » est fort éloigné de mon vocabulaire. Je manie bien mieux les mots que les casseroles ou… les couteaux.

 

Dans sa bienveillance, avant de partir pour une semaine en voyage d’affaires à l’étranger, l’Homme avait préparé une sauce aux morilles juste miam. Il restait aussi des pâtes. Pâtes aux morilles ? Les enfants vont adorer, et moi, je ne me casserai pas la tête. Parfait.

 

Je mets donc à chauffer pour les gobelins qui bouquinent sur le canapé.

 

Tiens, j’ai acheté du fromage. J’en coupe des bâtonnets avec mon petit mon petit couteau préféré (celui avec des dents, bien aiguisé, avec une pointe acérée). Avec les pâtes, ça va le faire.

 

Et moi ? Oh ! J’avais oublié l’avocat.

(Début de la musique d’ambiance du type « Massacre à la tronçonneuse », ou « Shining ». J'aime bien Jack Nicholson.)

 

 

Je sors une planche, une cuillère, mon petit couteau (rappel : celui à la pointe acérée).

Roulez jeunesse.

Comme à l’entraînement.

20 ans que je fais pareil.

 

Je commence par couper mon avocat en 2 autour du noyau. Je sépare les 2 moitiés. Puis je prends celle qui a toujours le noyau au creux de ma main gauche.

(Intensification de la musique d’ambiance : le drame approche.)

 

J’essaie, comme d’habitude (on ne change pas une équipe qui gagne), de planter délicatement la pointe de mon couteau dans le noyau pour le retirer d’un habile coup de poignet (si, si, j’ai bien dit « habile »).

Le bougre résiste. Ce noyau est bien dur.

(Paroxysme de la musique d’ambiance.)

 

Pas bien grave, j’ai de la force. Ni une, ni deux, j’enfonce résolument mon couteau dans le noyau.

 

Le couteau traverse le noyau, la chair et la peau de l’avocat, se plante dans ma paume et va, avec bonheur, s’arrêter contre l’os. Mon os.

 

L’espace d’un instant, tout se fige.

J’ai un couteau planté dans ma main.

Les enfants bouquinent à trois mètres de moi.

Même pas vraiment mal.

Le sang commence à couler.

J’enlève le couteau. Je lâche tout.

Ou peut-être le contraire, je ne me souviens plus vraiment.

 

Je replie les doigts pour contenir le sang. Mon aîné relève la tête :

— Ça va, maman ?

Sourire de façade.

— Ça va. Je me suis planté un couteau dans la main.

Affolement modéré des gobelins qui s’approchent.

— C’est grave ?

— Je ne crois pas, mais je pense que je vais devoir aller aux urgences. Lâche ton livre, il faudrait que tu remues les pâtes. Quand elles sont chaudes, vous mangez.

 

Je file à la salle de bains, me lave les mains au savon. Ça ne saigne pas trop et la plaie est petite. Avec un peu de chance, je n’aurai même pas besoin de passer par la case urgences.

 

Coup de fil à mon médecin, qui – bien évidemment – m’envoie là où je n’ai pas envie d’aller.

Bon. Et maintenant ? Prendre le tram ? Conduire ? Aucune des options ne me paraît idéale. (Même pas pensé au taxi.)

Aaaaah ! Jean-Pierre Foucault, mon sauveur : il me reste le coup de fil à un ami. (Vu que le mari est à l’étranger.)

 

En substance, ça a donné :

— Coucou, je me suis planté un couteau dans la main.

Affolement :

— J’arrive.

— T’inquiète pas trop, quand même. Ça va. Ça ne saigne pas beaucoup.

— J’arrive.

Bon. Et maintenant ?

Mince. Mon avocat. Il va noircir si je ne le citronne pas. Ce que je fais. S’il croit qu’il va s’en tirer comme ça !

Je pars en laissant tout en plan. Ma cuisine est un champ de bataille.

Les loulous bouquinent.

— Je reviens tout à l’heure. J’ai mon téléphone avec moi.

— À tout à l’heure, maman.

(Ça fait du bien de savoir qu’on s’inquiète pour moi.)

 

Ma sœur de cœur (mon alpha lectrice, dont vous avez sans doute déjà entendu parler) me conduit aux urgences. Il est midi et demi et, pour une fois, c’est désert. (P’tête bien parce que c’est l’heure du déjeuner, tiens.)

 

Je n’attends du coup presque pas. Ma coupure ne paie pas de mine, je n’ai pas vraiment mal. Tout va bien.

On nous place dans une salle d’examen. Le médecin arrive, me demande comment c’est arrivé.

Regard incrédule.

Oui, j’ai de la force, et alors ?

Il repart « chercher du matériel ».

 

Il est 13h30. C’est marrant, ça me rappelle quelque chose. D’un coup, lumière !

Le réparateur pour le four ! (La semaine précédente, mon four a manqué de prendre feu – qui a dit « envisager un marabout pour se faire désenvoûter ??? »)

Ni une, ni deux, ma fidèle chevalier.ère blanc.he (ouais, je pratique parfois l’écriture inclusive) file chez moi pour accueillir le réparateur.

 

Le médecin revient armé d’une longue aiguille qui s’achève par une espèce de boule. Avec un sourire rassurant, il m’explique qu’il va l’enfoncer dans la plaie pour juger de sa profondeur.

Oooooookay !

Je lui souris en retour. Discrètement, je regarde autour de moi pour savoir si je peux m’enfuir. La porte représente ma meilleure chance.

Sauf que ma sœur me tuera si elle l’apprend. (Et elle, elle manie le couteau de cuisine comme personne. J’ai meilleur temps de rester là bien sagement.)

 

Les moments durant lesquels il prépare les instruments s’étirent. Je pose ma main sur le champ stérile. Il saisit son arme d’un geste ferme.

— Ouvrez la main.

Heu… Non ? Ma traîtresse de main obéit.

— Vous me dites si ça fait trop mal.

J’opine du chef.

Et là, il enfonce, lentement. Je sais que je devrais regarder ailleurs. Mais je suis presque fascinée par la petite boule de métal qui franchit les lèvres de la plaie et s’enfonce. S’enfonce. S’enfonce.

Froncement de sourcils du médecin.

— C’est profond.

Jusqu’à l’os, j’ai dit. Même si ça ne paie pas de mine question largeur, je me suis donné du mal dans l’autre dimension.

Il retire la sonde, me regarde.

— Bon. On se trouve dans la zone que les chirurgiens de la main n’aiment pas : il y a énormément de choses qui passent par ici.

(Il a sûrement utilisé des termes plus techniques, mais je ne m’en souviens plus…)

— Je vais donc prendre une photo, appeler un chirurgien et voir si vous devez passer au bloc pour qu’il explore la plaie.

Heu… non ? Je n’ai pas du tout prévu de passer l’après-midi dans un bloc opératoire, moi !

Et il m’abandonne.

Ce foutu avocat ne perd rien pour attendre : je vais le bouffer dès que je serai rentrée !

 

Mon téléphone sifflote, annonçant un message de ma chevalier.ère.

Une photo étant parfois plus parlante qu'un texte :

 

Ah ouais ! Quand même !

Appelez-moi Hulk, maintenant. (Les traces rouges sont à moi.)

 

Le médecin revient.

— Bonne nouvelle, vu que vous n’avez pas de perte de sensibilité et que vous pouvez bouger vos doigts, pas besoin d’explorer.

Ouf.

— Ce qu’on va faire, c’est désinfecter en profondeur, poser un drain et vous reviendrez demain.

Je veux bien revenir tous les jours pendant une semaine pour éviter de visiter un bloc opératoire…

— Je vous propose d’essayer sans anesthésie. Si ça fait trop mal, j’arrête et on passe par l’anesthésie.

Ça me convient.

On repart pour un tour, avec sa jolie aiguille à boule. Cette fois, il l’a reliée à une seringue qui contient du désinfectant. Curieusement, j’ai le sentiment que ça va faire plus mal.

Gagné !

Quand il rince au désinfectant, ça fait bobo. Mais :

  1. Je ne veux pas de piqûre en plus.

  2. C’est supportable.

Sauf que ce n’est pas fini. Il faut encore poser le drain, un très inesthétique « tube » en caoutchouc (?) jaune.

— Vous avez des enfants ? me demande le médecin.

— Deux.

— Alors c’est comme à l’accouchement : vous soufflez pendant que je place le drain.

Ouais, mais moi, j’ai accouché sous péridurale !

— On y va.

Là, ça fait vraiment bobo.

— Voilà, c’est fini.

Au moins, c'est plus rapide qu'un accouchement. En guise de nouveau-né, j’ai un bout de caoutchouc qui sort de ma paume.

 

Je fixe le truc et souris comme une abrutie : j’ai un énorme poil dans la main !

(Moi qui dis parfois à mes élèves qu’il faut qu’ils scient le baobab qu’ils ont dans la paume, pour le coup…)

Je repars avec un très beau pansement et un rendez-vous pour le lendemain.

Faut bien qu’on m’arrache mon poil dans la main.

 

Il est temps de rentrer : mon avocat m’attend. S’il croit que je l’ai oublié, il se fourre le couteau à la pointe aiguisée jusqu’au noyau.

 

Bilan :

Dans mon malheur, j’ai eu une chance incroyable : rien d’important n’a été touché.

Un peu plus à gauche ou à droite, et je me traversais la main.

En plus, j’ai vraiment bien visé : la cicatrice est exactement dans l’axe d’une des lignes de ma main.

 

Addendum :

Réflexion faite, je n’en suis pas si sûre : je viens de poignarder ma ligne de cœur.

 

Moralité :

Il ne faut pas couper quoi que ce soit dans sa paume (je suis certaine que vous faites pareil !)

Il faut se méfier des avocats. (Mes amis apprécieront.)

 

PS :

Vous auriez dû voir la tête de mes élèves quand j'ai répondu à :

« Qu’est-ce qui vous est arrivé ? »

par : « J’ai poignardé un avocat. »

 

 

 

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