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Les (nouvelles) Liaisons dangereuses - réécriture moderne de la lettre I

Dernière mise à jour : 3 févr.


Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos


J'ai terminé d'étudier Les Liaisons dangereuses, de Pierre Choderlos de Laclos, avec mes collégiens de 3e maturité. Du coup, il m'est venu l'envie de réécrire la première lettre du recueil en version XXIe siècle, avec une pointe de moquerie. Voire davantage.

(DISCLAIMER : les lourdeurs sont voulues...)



Lettre 1

Cécile Volanges à Sophie Carnay, à l’Internat Sainte-Marie de…


Chère Sophie,


L’effervescence de ma nouvelle vie, au cœur de Paris, est bien loin de nos moments tranquilles à l’internat. Pourtant, malgré ce tourbillon de nouveautés et d’activités, je tiens ma promesse en te réservant une part importante de mon temps. Sur les Champs-Élysées, les boutiques de luxe proposant des créations avant-gardistes m’ont éblouie. J’ai vu en une seule journée plus de coupes audacieuses et de matières synthétiques que durant nos quatre années entre les murs de Sainte-Marie.


Sais-tu que ma mère est devenue étonnamment moderne ? Elle s’intéresse maintenant à des applications mobiles, des blogs de mode et même à des podcasts. Elle est désormais très à l’écoute de mes opinions et semble me considérer davantage comme une adulte qu’une écolière. J’ai ma propre suite, décorée avec luxe et raffinement, et je t’écris depuis mon bureau Roche Bobois, entourée de gadgets high-tech, où je peux conserver mes précieux souvenirs et confidences à l’abri des regards.


Ma mère m’a informée que nos matinées seraient consacrées à nos tête-à-tête féminins. Des brunchs au cœur de Paris, des visites de galeries d’art et même des séances de yoga sont à l’ordre du jour. Elle me laisse l’après-midi libre, sous prétexte que je pourrais avoir envie de rencontrer des amis, de m’adonner à une activité ou tout simplement de me reposer. Heureusement, j’ai mes instruments de musique, ma passion pour le coloriage, et une bibliothèque numérique bien fournie. Sans toi à mes côtés pour discuter ou éclater de rire, je préfère rester occupée, nourrissant mon esprit et cultivant mes talents.


Alors que je m’apprêtais à savourer un moment de quiétude, un véhicule hybride, à la pointe de la technologie, s’est garé devant chez moi. Serait-ce ce mystérieux prétendant dont ma mère me parle depuis des mois ? Mon cœur palpite et l’angoisse m’étreint. Ma domestique, qui passe sont temps sur Instagram, m’a dit en relevant à peine le nez de son portable : « Oh ! C’est M. C***. » Qui est-il ? Un entrepreneur de la tech ? Un artiste reconnu ? Je te tiens au courant dès que possible.


Oh, ma chère Sophie, tu vas tellement te moquer de moi après avoir lu ceci ! L’embarras et l’incompréhension que j’ai ressentis… Mais je suis certaine que, dans la même situation, tu aurais été tout autant surprise !


Quand je suis entrée dans le grand salon, éclairé de manière diffuse au moyen de LED, un homme vêtu d’un costume noir sur-mesure, avec une Rolex au poignet, se tenait près d’elle. Sa posture dégageait une certaine assurance et son parfum boisé a empli mes narines. Sans réfléchir, je lui ai adressé un salut, hésitant et un peu gauche, avant de rester figée sur place, incapable de bouger. Oh, combien mon regard analytique le scrutait ! Il avait des lunettes cerclées, des Ray-Ban il me semble, et une barbe soigneusement taillée.


« Madame », s’est-il exclamé en s’adressant à ma mère tout en me faisant un clin d’œil, « Quelle ravissante jeune femme ! Son charme ne fait qu’accroître la gratitude que je vous porte. » Face à de telles paroles, aussi surprenantes qu’inattendues, un frisson m’a parcouru, me faisant perdre l’équilibre. Dans ma précipitation, j’ai trouvé refuge dans un fauteuil design, la joue brûlante et l’esprit bouleversé. Alors que je reprenais mon souffle, cet homme s’est agenouillé devant moi, dévoilant une mallette remplie d’instruments inconnus. J’ai paniqué. Je me suis levée brusquement avec un cri étouffé. Cela m’a rappelé notre frayeur lors de cette averse soudaine l’été dernier.


Maman, les yeux pétillants de malice, a éclaté de rire, avant de m’apaiser : « Calme-toi, Cécile ! Rassieds-toi et présente-lui ton pied. » Et là, réalisation ! C’était le bottier, venu personnellement pour créer mes chaussures sur mesure. Oh, l’embarras que j’ai ressenti à ce moment-là ! Heureusement, il n’y avait que maman pour assister à ce spectacle. Je te le promets, une fois que ma vie sera bien établie, je m’en tiendrai aux commandes en ligne sur Zalando !


Je dois maintenant me préparer pour la soirée, une réception dans un rooftop avec une vue imprenable sur Paris. Prends soin de toi, ma chère Sophie. Mon affection pour toi reste intacte, malgré la distance.


PS : Je vais attendre que Joséphine passe pour lui confier ma lettre. Elle doit aussi me montrer cette nouvelle application de messagerie cryptée dont tout le monde parle.


Paris, le 3 août 2023.




Version originale :



PREMIÈRE LETTRE.

Cécile Volanges à Sophie Carnay, aux Ursulines de.....


Tu vois, ma bonne amie, que je te tiens parole, et que les bonnets et les pompons ne prennent pas tout mon temps ; il m’en restera toujours pour toi. J’ai pourtant vu plus de parures dans cette seule journée que dans les quatre ans que nous avons passés ensemble, et je crois que la superbe Tanville [1] aura plus de chagrin à ma première visite, où je compte bien la demander, qu’elle n’a cru nous en faire toutes les fois qu’elle est venue nous voir in fiocchi. Maman m’a consultée sur tout, et elle me traite beaucoup moins en pensionnaire que par le passé. J’ai une femme de chambre à moi ; j’ai une chambre et un cabinet dont je dispose, et je t’écris à un secrétaire très-joli, dont on m’a remis la clef, et où je peux renfermer tout ce que je veux. Maman m’a dit que je la verrais tous les jours à son lever ; qu’il suffisait que je fusse coiffée pour dîner, parce que nous serions toujours seules, et qu’alors elle me dirait chaque jour l’heure où je devrais l’aller joindre l’après-midi. Le reste du temps est à ma disposition, et j’ai ma harpe, mon dessin, et des livres comme au couvent ; si ce n’est que la mère Perpétue n’est pas là pour me gronder, et qu’il ne tiendrait qu’à moi d’être toujours sans rien faire : mais comme je n’ai pas ma Sophie pour causer ou pour rire, j’aime autant m’occuper.


Il n’est pas encore cinq heures ; je ne dois aller retrouver maman qu’à sept ; voilà bien du temps, si j’avais quelque chose à te dire ! Mais on ne m’a encore parlé de rien ; et sans les apprêts que je vois faire, et la quantité d’ouvrières qui viennent toutes pour moi, je croirais qu’on ne songe pas à me marier, et que c’est un radotage de plus de la bonne Joséphine [2]. Cependant maman m’a dit si souvent qu’une demoiselle devait rester au couvent jusqu’à ce qu’elle se mariât, que puisqu’elle m’en fait sortir, il faut bien que Joséphine ait raison.


Il vient d’arrêter un carrosse à la porte, et maman me fait dire de passer chez elle, tout de suite. Si c’était le monsieur ! Je ne suis pas habillée, la main me tremble et le cœur me bat. J’ai demandé à la femme de chambre si elle savait qui était chez ma mère : « Vraiment, m’a-t-elle dit, c’est M. C***. » Et elle riait. Oh ! je crois que c’est lui. Je reviendrai sûrement te raconter ce qui se sera passé. Voilà toujours son nom. Il ne faut pas se faire attendre. Adieu, jusqu’à un petit moment.


Comme tu vas te moquer de la pauvre Cécile ! Oh ! j’ai été bien honteuse ! Mais tu y aurais été attrapée comme moi. En entrant chez maman, j’ai vu un Monsieur en noir, debout auprès d’elle. Je l’ai salué du mieux que j’ai pu, et suis restée sans pouvoir bouger de ma place. Tu juges combien je l’examinais ! « Madame, a-t-il dit à ma mère, en me saluant, voilà une charmante demoiselle, et je sens mieux que jamais le prix de vos bontés. » À ce propos si positif, il m’a pris un tremblement tel que je ne pouvais me soutenir : j’ai trouvé un fauteuil, et je m’y suis assise, bien rouge et bien déconcertée. J’y étais à peine, que voilà cet homme à mes genoux. Ta pauvre Cécile alors a perdu la tête ; j’étais, comme dit maman, tout effarouchée. Je me suis levée en jetant un cri perçant ; … tiens, comme ce jour du tonnerre. Maman est partie d’un éclat de rire, en me disant : « Eh bien ! qu’avez-vous ? Asseyez-vous, et donnez votre pied à monsieur. » En effet, ma chère amie, le monsieur était un cordonnier : je ne peux te rendre combien j’ai été honteuse ; par bonheur il n’y avait que maman. Je crois que quand je serai mariée, je ne me servirai plus de ce cordonnier-là.


Conviens que nous voilà bien savantes ! Adieu. Il est près de six heures, ma femme de chambre dit qu’il faut que je m’habille. Adieu, ma chère Sophie : je t’aime comme si j’étais encore au couvent.


P.S Je ne sais par qui envoyer ma lettre : ainsi j’attendrai que Joséphine vienne.


Paris, ce 3 août 17…


[1] Pensionnaire du même couvent.

[2] Tourière du couvent.




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