Les Liaisons dangereuses de Laclos : le pouvoir de la lettre
- Flo

- 3 sept. 2025
- 13 min de lecture
Dernière mise à jour : 5 sept. 2025
Les Liaisons dangereuses : contexte, parution
Publié en 1782, Les Liaisons dangereuses, roman épistolaire, capture l’essence d’une société aristocratique en déclin, où l’apparence règne en maître et où chaque geste obéit aux codes de la réputation. Pierre Choderlos de Laclos transforme la lettre en véritable laboratoire du pouvoir : elle devient tour à tour microscope pour observer, filet pour capturer et poignard pour détruire.
Le libertinage mis en scène ici n’a rien à voir avec la philosophie des Lumières. Point de quête de liberté intellectuelle, mais un système de domination raffiné où Merteuil et Valmont excellent dans l’art de manipuler leurs semblables. Les personnages (au départ) vertueux – Tourvel, Danceny, Cécile – ne sont que des pièces sur l’échiquier d’un jeu cruel où l’image publique prime sur la vérité intime.

Les modèles réels : entre observation sociale et création littéraire
L’affectation de Laclos à Grenoble de 1769 à 1775 lui offre sa première véritable immersion dans les milieux aristocratiques de province. Cette période grenobloise s’avère décisive : comme l’écrit Georges Poisson, « c’était sans doute la première fois que Laclos pénétrait en profondeur dans un milieu aristocratique frelaté analogue à celui de la capitale »¹. La société grenobloise lui révèle « le libertinage, les vices de l’aristocratie, de son goût de la raillerie tourné contre le régime, contre la Cour, contre elle-même, de sa méchanceté foncière »².
Plusieurs figures locales inspirent vraisemblablement les personnages principaux. Pour Mme de Merteuil, les historiens retiennent surtout Louise-Françoise-Alexandrine Guérin de Tencin, Marquise de La Tour-du-Pin–Montauban, et Christine-Marie-Félicité du Loys de Loinville, Marquise de Montmaur. Cette dernière, qui « tient des salons et des réceptions » à Grenoble³, frappe particulièrement Laclos par son influence mondaine. Une tradition rapporte que « Montmaur aurait repoussé les avances de Laclos, qui se serait senti bafoué »⁴, donnant une dimension personnelle à l’inspiration créatrice.
Il convient cependant de ne pas réduire les Liaisons dangereuses à une simple « transcription de choses vues ». Le roman s’inscrit dans une tradition littéraire qui met en scène le grand séducteur et analyse les sentiments de façon intellectualisée, héritant de Richardson, Crébillon et Rousseau. L’observation sociale nourrit la création sans la limiter.

Réception critique des Liaisons dangereuses
Le XIXe siècle réserve un sort contrasté aux Liaisons dangereuses. Sous la Restauration, le roman est fortement censuré et fréquemment prohibé dans les cabinets de lecture, et assimilé à la littérature pornographique, victime de « mesures pour interdire le roman, qu’on ne sépare guère d’autres offrant une représentation plus explicite du libertinage »⁵. Cette réputation sulfureuse nuit durablement à l’auteur : comme l’observe Henri de Régnier, « C’est ainsi que M. de Valmont a fait tort à M. de Laclos, et que la postérité s’est montrée envers ce dernier à la fois injuste et favorable »⁶.
Malgré la censure, « l’œuvre continue d’être lue : elle circule sous le manteau, comme les textes érotiques »⁷. Les commentaires ne disparaissent pas non plus, parfois fins et intéressants, « comme ceux d’Arsène Houssaye, des Goncourt ou de Baudelaire »⁸. Ce dernier voit en Mme de Tourvel « un type simple, grandiose, attendrissant », une « femme naturelle » opposée à « l’Ève satanique » qu’incarne Merteuil.
La réhabilitation s’amorce vers 1894 avec l’édition intégrale Garnier, permettant « la redécouverte de l’œuvre, sous un angle psychologique, avec Paul Bourget (1883), ou littéraire, le texte de Laclos devenant un maillon important de la tradition romanesque »⁹. En 1932, Maurice Allem introduit Laclos dans La Pléiade, « ouvrant à l’œuvre la porte de la collection » et l’inscrivant « dans le club fermé des classiques, à côté de Racine, Voltaire, Baudelaire ou Stendhal »¹⁰.
Cette trajectoire critique – du scandale à la canonisation – témoigne de l’évolution des mentalités et de la reconnaissance progressive de la dimension esthétique et psychologique de l’œuvre, au-delà de sa charge subversive initiale.

L’architecture épistolaire : quand la lettre se métamorphose en arme
Dans ce roman de 175 lettres, chaque missive remplit une fonction précise dans la mécanique narrative. Laclos déploie un véritable arsenal épistolaire où cinq grandes catégories se dessinent.
Les lettres de confidence
Elles ressemblent à des journaux intimes : Cécile de Volanges y épanche sa naïveté avec une spontanéité touchante, révélant malgré elle sa vulnérabilité aux manipulations à venir.
Les déclarations d’amour
Elles oscillent entre sincérité et calcul. Quand Valmont écrit à Tourvel, ses protestations passionnées masquent une stratégie froide. En revanche, les échanges entre Cécile et Danceny portent la fraîcheur de sentiments authentiques – jusqu’à ce que l’éditeur fictif les supprime, jugeant leur innocence déplacée dans ce théâtre de cruauté.
Les récits de campagne
Ils transforment la séduction en bulletin militaire. Valmont et Merteuil se délectent mutuellement de leurs victoires, mais la sincérité n’est jamais garantie : la Marquise n’hésite pas à mentir pour attiser la jalousie de son complice.
L’analyse psychologique
Elle constitue l’arme favorite de Merteuil. Elle dissèque ses victimes avec la précision d’un entomologiste, décelant chez Cécile les signes d’une future libertine malgré sa candeur apparente.
Les injonctions
Elles révèlent l’interdépendance croissante des personnages. Conseils perfides, mises en garde hypocrites, demandes d’aide : autant de fils dans la toile que tissent les deux manipulateurs.
Mais attention : aucune lettre n’est innocente. Chacune peut être montrée, cachée, instrumentalisée. La correspondance garde la trace dangereuse des passions, transformant l’intimité en piège.

Le kaléidoscope des perspectives : l’art de l’ambiguïté
L’absence de narrateur omniscient place le lecteur dans une position unique : détenteur de toutes les pièces du puzzle, il devient le véritable maître du jeu. Cette architecture narrative génère une ironie constante qui révèle la duplicité fondamentale des rapports humains.
Les erreurs de jugement abondent : Cécile dans sa naïveté, Tourvel qui se méprend sur les intentions de Valmont, Volanges qui fait aveuglément confiance à Merteuil. Le lecteur savoure ces aveuglements tout en mesurant sa propre supériorité informative.
La duplicité se révèle par contraste : les lettres de Merteuil à Danceny, confrontées à ses confidences à Valmont, exposent sa perfidie ; les protestations charitables de Valmont envers Tourvel prennent un sens tout différent quand on connaît ses véritables motivations, notamment cette fameuse lettre écrite sur le dos de sa maîtresse Émilie, dans laquelle chaque mot porte un double sens érotique (lettre 48).
Cette multiplicité des points de vue crée un dispositif narratif d’une redoutable efficacité : Laclos refuse de trancher, contraignant chaque lecteur à assumer sa propre position éthique. Le roman fonctionne comme un miroir qui confronte le lecteur à ses propres complaisances morales.

Portraits : la galerie des personnages des Liaisons dangereuses
Dès cette première partie du roman, Laclos dessine des personnalités aux contours nets, chacune portée par un style épistolaire reconnaissable.
Cécile incarne l’ingénuité vulnérable. Ses lettres respirent la spontanéité juvénile, parfois jusqu’à la puérilité. Cette transparence émotionnelle la désigne d’emblée comme proie idéale pour les stratèges libertins.
Tourvel manie le langage de la vertu avec une solennité qui trahit ses combats intérieurs. Son style noble et moralisateur ne peut masquer entièrement les fissures par lesquelles s’infiltrera la passion.
Merteuil excelle dans l’art du persiflage. Ses lettres distillent une froideur calculatrice où chaque mot sert un dessein précis. Elle guide, conseille, manipule avec une maîtrise technique qui force l’admiration malgré l’horreur qu’elle inspire.
Valmont partage avec sa complice le goût de la domination, mais avec plus de fougue et moins de constance. Cette différence de tempérament annonce les failles qui conduiront à leur affrontement final.

L’art du masque : anatomie du libertin
Le libertin selon Laclos n’a rien du débauché ordinaire. Étymologiquement « affranchi » (du latin libertinus), il ne trouve sa raison d’être que dans une société corsetée par les codes moraux. Sa grandeur perverse consiste à s’assurer l’estime générale tout en étant un parfait scélérat.
Cette duplicité systématique fait de lui un être protéiforme : Valmont peut tour à tour jouer l’amoureux transi, le charitable bienfaiteur ou le libertin cynique selon les besoins de sa stratégie. Merteuil déploie la même virtuosité, se transformant en guide bienveillant pour Cécile tout en orchestrant sa perte.
En comédien consommé, le libertin excelle dans la représentation. L’agencement des lettres permet au lecteur de savourer ces performances : les déclarations enflammées de Valmont à Tourvel, confrontées à ses commentaires narquois pour Merteuil, révèlent toute l’étendue de sa duplicité.
Mais le libertin est surtout un metteur en scène qui tire les ficelles et manipule les événements. Merteuil se vante de déployer « sur le grand théâtre les talents qu’elle s’est donnés », orchestrant avec jubilation ses machinations perfides.

La volonté de puissance : quand l’orgueil devient moteur
Au cœur du système libertin règne un culte du moi effréné. Merteuil et Valmont se placent au-dessus du commun des mortels, célébrant leurs propres performances avec une complaisance narcissique. « Je suis moi-même mon ouvrage », proclame fièrement la Marquise, revendiquant une autonomie totale arrachée à force de volonté et d’intelligence.
Cette autosatisfaction s’accompagne d’un mépris souverain pour les faibles. « Les sots sont ici-bas pour nos menus plaisirs », décrète Merteuil avec un cynisme tranquille. Elle classe méthodiquement les femmes en catégories, non par souci scientifique, mais pour mieux s’en excepter et justifier sa supériorité.
La séduction devient une guerre dans laquelle il s’agit de briser les résistances de la raison avant de s’emparer des sens. Cette conception militaire transforme chaque conquête en victoire stratégique, chaque abandon en capitulation de l’ennemi.
L’érotisme qui en résulte reste purement cérébral : « érotisme de tête » où la jouissance naît moins des plaisirs charnels que de la conscience de sa propre maîtrise. Merteuil et Valmont trouvent leur vraie complicité dans cette intelligence partagée du mal, cette capacité commune à transformer la vie en laboratoire de domination.
Le « féminisme » de Merteuil : anachronisme ou intuition géniale ?
La lecture « féministe » de Merteuil mérite examen. Certes, elle revendique une autonomie intellectuelle et sexuelle exceptionnelle pour son époque, critiquant avec lucidité l’inégalité des rôles entre hommes et femmes. Sa conquête méthodique de l’indépendance force le respect.
Mais ce combat reste profondément individualiste, nourri par le cynisme et la vengeance plus que par la solidarité. Son mépris pour les autres femmes, sa stratégie solitaire et sa cruauté calculée interdisent d’y voir un véritable engagement collectif. Il s’agit plutôt d’un féminisme aristocratique, brillant mais stérile, qui subvertit les normes patriarcales sans les dépasser véritablement.
Les victimes prisonnières de la toile : mécanismes de la prédation
Un épisode trouble : les lettres 96-97
L’épisode de la « séduction » de Cécile par Valmont suscite aujourd’hui un débat critique légitime. Là où le XVIIIe siècle parlait de « conquête », la recherche contemporaine identifie un rapport de force caractérisé par la contrainte, le chantage et l’annulation de la volonté de la victime.
Mary McAlpin évoque explicitement le « viol de Cécile », analyse reprise par plusieurs chercheurs comme M. Triquenaux et M. Slaviero. Cette relecture moderne ne nie pas la validité du lexique libertin de l’époque, mais met au jour les mécanismes de violence que ce vocabulaire euphémise.
L’épisode doit donc se lire dans ce double registre : témoin de son temps par le langage employé, révélateur pour le nôtre par les dynamiques de pouvoir qu’il expose.

Typologie de la vulnérabilité
Merteuil elle-même fournit, dans sa correspondance, une grille d’analyse des victimes potentielles. Ses catégories, bien qu’empoisonnées par son cynisme, révèlent une connaissance redoutable de la psychologie féminine.
Les « femmes à délire » comme Cécile se caractérisent par leur imagination exaltée et leur incapacité à distinguer sentiment et sensualité. Leur ingénuité en fait des proies idéales, d’autant plus méprisables aux yeux de Merteuil qu’elles se complaisent dans leur propre naïveté.
Les femmes sensibles comme Tourvel souffrent d’un excès d’émotivité qui paralyse leur jugement. Écartelées entre devoir et passion, elles offrent le spectacle tragique d’une noblesse en lutte contre elle-même – spectacle que les libertins savourent avec délectation.
Ces analyses doivent être comprises comme des outils rhétoriques au service de la vision manipulatrice de Merteuil plutôt que comme des portraits objectifs. Laclos montre ainsi comment le discours libertin transforme la complexité humaine en typologies réductrices.
Les mécanismes de la manipulation
Plusieurs facteurs convergent pour faire de certains personnages des victimes désignées :
L’illusion des apparences trompe les plus vulnérables : Danceny obéit aveuglément aux conseils de Valmont qu’il croit désintéressés, Cécile fait confiance à Merteuil qu’elle prend pour une bienfaitrice, Tourvel se laisse piéger par les tartufferies de son séducteur.
L’incertitude perpétuelle pousse les victimes à quémander des conseils auprès de leurs bourreaux déguisés. Le libertin étant pédagogue par nature, il se délecte de ces demandes d’aide qui lui permettent d’orienter sa proie vers sa propre perte.
La pusillanimité morale paralyse Cécile et Tourvel face aux transgressions qu’on leur propose. Leurs scrupules religieux et sociaux deviennent autant d’instruments entre les mains des manipulateurs qui savent jouer sur culpabilité et désir.
La sensualité réprimée constitue le talon d’Achille de ces femmes « vertueuses ». Merteuil décèle chez Cécile une « ingénue libertine », contradiction explosive que saura exploiter Valmont. Quant à Tourvel, ses accents raciniens ne masquent qu’imparfaitement le feu qui la consume.
Au-delà du manichéisme : la complexité des personnages
L’opposition traditionnelle entre Tourvel et Merteuil (vertu vs vice) simplifie abusivement la richesse psychologique de ces personnages. Tourvel n’est pas une sainte : rongée de désir, de doute et de culpabilité, elle forme une figure tragique complexe aux prises avec ses propres contradictions.
Merteuil, malgré sa cruauté, fait preuve d’intelligence, d’audace et d’une lucidité remarquable sur les structures patriarcales de son époque. Le roman ne distribue pas bons et méchants selon une logique simple : il déconstruit les apparences, brouille les repères moraux et confronte le lecteur à la part d’ombre de chaque personnage.

L’évolution de Valmont : du libertin au héros tragique
Le tournant dramatique du roman survient avec l’évolution inattendue de Valmont. L’homme qui se moquait des faiblesses d’autrui découvre en lui-même les symptômes qu’il raillait : l’aveu d’amour pour Tourvel, le sentiment de fatalité qui l’attache à elle malgré lui, le désarroi qui le pousse à solliciter l’aide de sa rivale.
Cette métamorphose révèle la différence fondamentale entre les deux libertins : Merteuil, en tant que femme, a dû conquérir de haute lutte son autonomie dans un monde dominé par les hommes. Son libertinage sonne comme une revanche personnelle, une guerre permanente menée avec une détermination implacable.
Valmont, lui, correspond au portrait que trace Merteuil des hommes : « combattant sans risque », habitué à l’impunité sociale, il n’a jamais eu à développer la même vigilance constante. Cette différence d’expérience explique sa vulnérabilité finale face aux sentiments authentiques.
La lutte qui s’engage entre eux porte sur un enjeu d’orgueil : qui saura résister à la passion, qui maintiendra sa liberté contre l’amour ? Dès qu’il proclame être resté « maître de soi malgré le charme inconnu qui le possède », Valmont signe sa défaite : l’aveu même de ce combat intérieur trahit sa capitulation secrète.

Le dénouement tragique : l’engrenage de la destruction
La dernière partie resserre l’intrigue selon les règles de la tragédie classique. Les jeux de perspective atteignent ici leur complexité maximale : qui dit vrai ? Valmont ment-il à Tourvel pour « ne pas se laisser quitter », ou à Merteuil pour sauver la face ? L’ambiguïté devient totale, interdisant toute certitude sur les motivations réelles des personnages.
Seul le lecteur, détenteur de l’ensemble des lettres, peut démêler cet écheveau de mensonges et de vérités partielles. Cette position privilégiée le rend paradoxalement complice des manipulations qu’il observe, atténuant la portée moralisatrice affichée par le « rédacteur » fictif.
L’affrontement final entre Merteuil et Valmont suit la logique inexorable de la tragédie : jalousie, orgueil blessé, défi, déclaration de guerre. Chaque acte de ce drame épistolaire conduit mécaniquement au suivant, jusqu’à l’explosion finale qui détruit tous les protagonistes.
La rapidité du dénouement – mort de Valmont, agonie de Tourvel, exil de Merteuil, retraite de Cécile au couvent – reproduit la concentration temporelle des tragédies classiques. Il est significatif que la chute de Merteuil se consomme au théâtre : la métaphore de la représentation trouve ici son aboutissement logique.
Quelle morale ? Le maintien de l'ambiguïté
Laclos refuse obstinément de livrer une morale univoque. Certainement pas celle, « tiède et conformiste », des Volanges et Rosemonde qui récupèrent in extremis le contrôle narratif. Mais s’agit-il pour autant d’un éloge rousseauiste de l’amour sincère ?
La déclaration finale de Valmont – « On n’est heureux que par l’amour » – peut se lire autant comme rédemption que comme ultime ironie. Plusieurs interprétations coexistent : reconnaissance tardive de la vérité sentimentale, lucidité désespérée sur l’échec de toute passion dans un monde corrompu, ou manipulation suprême d’un libertin jusqu’au bout.
Cette ambiguïté constitue la richesse du roman : l’auteur maintient délibérément l’incertitude interprétative, refusant de livrer une clé de lecture définitive. Chaque génération peut y projeter ses propres questionnements sur l’amour, le pouvoir et la manipulation.
L’ombre de Rousseau : une lecture sentimentaliste ?
La présence de Rousseau affleure dans Les Liaisons dangereuses au-delà de l’épigraphe empruntée à Julie, ou la Nouvelle Héloïse : « J’ai vu les mœurs de mon temps, et j’ai publié ces lettres » . Son influence semble se lire dans la dynamique du roman, qui oppose les cœurs corrompus de Merteuil et Valmont aux âmes réputées « bonnes » de Cécile, de Danceny et surtout de Mme de Tourvel.
Le dénouement peut, à première vue, aller dans ce sens : les manipulateurs sont emportés par leurs propres artifices, Valmont meurt dans le duel qui l'oppose à Danceny, Merteuil chute spectaculairement. La leçon semblerait alors rousseauiste...
Pourtant, cette interprétation sentimentaliste bute sur l’ironie constante du dispositif épistolaire. Si Tourvel incarnait la bonté naturelle, pourquoi succombe-t-elle si vite ? Si l’amour sincère devait l’emporter, pourquoi Cécile finit-elle au couvent et Danceny à Malte ? [Laclos, Lettres 95–97 pour l’arc de Cécile].
Le roman paraît moins démontrer la supériorité morale de la vertu qu’examiner les rapports de domination et les techniques du pouvoir au sein d’un monde en décadence. En ce sens, Les Liaisons dépassent l’alternative manichéenne pour proposer une anthropologie complexe des passions, une descente dans la psyché complexe des personnages aussi horrifiants que fascinants.

Un miroir intemporel
Les Liaisons dangereuses résistent à toute lecture réductrice. Ni roman édifiant ni apologie du libertinage, l’œuvre fonctionne comme un dispositif critique qui confronte le lecteur à ses propres présupposés moraux.
S’il y a une leçon, elle réside dans l’exercice de lecture que le roman impose : déchiffrer les masques, questionner les apparences, résister aux séductions d’un discours manipulateur. La lettre, devenue instrument de pouvoir, révèle les mécanismes durables de domination sociale et psychologique.
C’est précisément ce refus des conclusions faciles qui assure la pérennité de l’œuvre. De génération en génération, elle met au jour des dynamiques de pouvoir qui dépassent le cadre aristocratique du XVIIIe siècle. Laclos maintient une complexité irréductible qui engage chaque lecteur dans un exercice critique permanent, déjouant toute interprétation simplificatrice.
Le génie de Laclos réside dans cette capacité à transformer un roman de mœurs en laboratoire anthropologique, où chaque lettre devient une pièce à conviction dans le procès sans fin de la nature humaine.
Georges Poisson, Choderlos de Laclos, cité dans « De La Rochelle à l’île d’Aix : Les Liaisons dangereuses », La Pierre d’Angle, 2024
Ibid.
« Et si le fameux roman “Les liaisons dangereuses” avait pour origine le château de Montmaur ? », L!KE Radio, 2020
Wikipédia, « Les Liaisons dangereuses », note sur la Marquise de Montmaur
Catriona Seth, « La Fortune des Liaisons dangereuses », Culture, Université de Liège
Henri de Régnier, « Portraits et souvenirs – Critique littéraire », Obvil
Ibid.
Ibid.
Catriona Seth, « La Fortune des Liaisons dangereuses », op. cit.
Ibid.
Les images de ce billet ont été générées à l'aide de Midjourney. Elles ne représentent en aucun cas une réalité historique.
Pour en apprendre davantage sur les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos :
Sites institutionnels et universitaires
Bibliothèque nationale de France
URL : https://www.bnf.fr
Ressources : Manuscrits, éditions originales, numérisation du patrimoine
Gallimard La Pléiade – Section Laclos
URL : https://www.la-pleiade.fr/Catalogue/GALLIMARD/Bibliotheque-de-la-Pleiade/Les-Liaisons-dangereuses
Ressources : Édition critique de référence, dossiers pédagogiques
OBVIL (Observatoire de la vie littéraire) – Sorbonne Université
Ressources : Corpus critique numérisé, notamment Henri de Régnier
OpenEdition Journals
Ressources : Articles académiques récents sur Laclos
JSTOR – Plateforme académique internationale
URL : https://www.jstor.org
Ressources : Articles de Mary McAlpin et autres chercheurs spécialisés
Sites spécialisés et culturels
Culture – Magazine de l’Université de Liège
Ressources : Articles de Catriona Seth et analyses approfondies
Zones Subversives – Chroniques critiques
Ressources : Analyses de la postérité critique et des adaptations
Site Magister (référence pédagogique)
Ressources : Analyses détaillées pour l’enseignement
La Pierre d’Angle – Académie des Belles-Lettres de La Rochelle
Ressources : Recherches biographiques sur la période rochelaise
Ressources numériques spécialisées
Wikisource – Textes sources
URL : https://fr.wikisource.org/wiki/Les_Liaisons_dangereuses
Ressources : Texte intégral du roman et correspondances
Hypothèses – Carnet de recherche Malaises dans la lecture
Ressources : Recherches de Mélanie Slaviero sur la violence sexuelle
Thèses.fr – Portail des thèses françaises
URL : https://www.theses.fr
Ressources : Thèses récentes sur Laclos et son œuvre
Archives et manuscrits
Archives départementales des Hautes-Alpes (Château de Montmaur)
Ressources : Documents sur la marquise de Montmaur
Centre de recherche sur la littérature des Lumières – Lyon
· URL : https://ircl.cnrs.fr/
Ressources : Recherches sur le libertinage littéraire







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